«Rake’s Progress», le libertin de Stravinsky
«Rake’s Progress», le libertin de Stravinsky
Débauche, luxure et argent facile - c’est l’un des opéras les plus joués et les plus révélateurs de la deuxième moitié du XXe siècle : « The Rake's Progress », « La carrière du libertin » d’Igor Stravinsky. « Si Stravinsky avait vécu à notre époque, il aurait fait de la variété et du rap, parce que tout l’intéressait », résume le chef d’orchestre Jean Deroyer l’esprit de la pièce, actuellement en tournée en France et au Luxembourg.
L’œuvre de Stravinsky a été créée en 1951. Le compositeur russe, naturalisé français, puis américain, est surtout connu pour ces ballets, notamment son Sacre du Printemps. Qui est alors ce libertin ayant vu le jour à Venise, en Italie ?
Tout est dans le titre et dans les noms des personnages. C'est un opéra en anglais dont le héros - ou plutôt antihéros - se nomme Tom Rakewell, Tom le débauché. Il est amoureux d’Anne Trulove, véritable incarnation de l'amour, mais se laisse tenter par Nick Shadow, personnage de l'ombre qui n'est nul autre que le diable. Ce dernier lui fait miroiter un héritage inattendu. Tom quitte le chemin de la vertu, découvre les plaisirs éphémères de la luxure, des jeux de hasard et des prostituées et termine dans un asile de fou.
La descente en enfer
Une véritable descente en enfer, mise en scène par un homme de théâtre, David Bobée, qui touche pour la première fois à l'opéra. L'intrigue, inspirée à l'origine d'une série de peintures anglaises du XVIIIe siècle, est propulsée à nos jours, à travers une mise en scène assez poétique sur fond de grandes images bucoliques ou citadines.
« Le personnage va traverser des paysages complètement fous et assez sublimes, raconte le metteur en scène David Bobée : des cimetières, des asiles psychiatriques, des bordels, des tavernes, et puis cette fameuse machine qui est une arnaque, que le diable lui amène et qui sert à transformer les pierres en pains et qui – dans notre version à nous – devient une machine à faire de l’argent. »
Du libertinage au libéralisme
Une machine qui n'est rien d'autre qu'un ordinateur. Avec Tom transformé en trader et le plateau en salle de vente ou loft londonien, l'idée du libertinage prend une allure de libéralisme. Autre personnage symbolique, la femme à barbe, sorte de bête de foire au nom de « Baba la Turque », elle perd ses poils dans cette mise en scène et devient starlette, incarnée avec brio par la mezzo-soprano française Isabelle Druet :
« Normalement, Baba la Turque a une barbe. Là, le metteur en scène a préféré le côté étrange et monstrueux dans le sens dérangeant, pour faire de Baba une sorte de superstar comme Lady Gaga ou des gens qui dans la vie peuvent être effrayant pour le commun des mortels. D’ailleurs, lors de mon entrée sur scène, il y a tous les paparazzis, les fans qui vont chercher des autographes. Et musicalement, c’est assez épatant, avec des parties qui ressembles à des jodels… On sent que Stravinsky s’est vraiment amusé.
L’univers mozartien
L’univers mozartien
Stravinsky a composé cet opéra à la fin des années 1940 aux États-Unis où il s'est réfugié au début de la Seconde Guerre mondiale. On est loin de Mozart, mais, en même temps, pas si loin que ça, assure Jean Deroyer, chef d'orchestre de cette nouvelle production.
« Juste avant d’écrire son opéra, il a demandé à ce qu’il soit envoyé chez lui - il vit à New York à ce moment-là - trois opéras de Mozart : Don Giovanni, Cosi fan tutte et Les Noces de Figaro. Il s’est inspiré de tous ces univers mozartiens avec le clavecin, ensuite il le tord à sa manière, un peu comme Picasso le ferait avec un visage. C’est la référence au classicisme et en même temps, on n’y est pas du tout. Je suis convaincu que si Stravinsky avait vécu à notre époque, il aurait fait de la variété et du rap, parce que tout l’intéressait. »
Revisiter l’histoire de l’opéra
Du clavecin baroque aux rythmes jazz, le compositeur prend un malin plaisir de revisiter l'histoire de l'opéra à sa manière. Il nous tient en haleine, mais ça grince beaucoup dans la partition. Bref : il faut aller voir cet opéra pour mieux comprendre sa musique.
« C’est vraiment une œuvre très théâtrale, remarque Isabelle Druet. La musique n’est pas forcément très évidente, parce qu’elle est presque contemporaine, en tout cas, cela va chercher dans des choses qui ne tombent pas facilement dans l’oreille. Même si c’est le cas, je pense que la musique peut vraiment toucher un public très large, surtout quand elle est vue, parce que l’histoire avance toujours. Tout ce tient, même si l’on n’a pas ces airs qui racontent les mêmes trois paroles en boucle. »
→The Rake's Progress, d’Igor Stravinsky, jusqu'au 16 décembre à l'Opéra de Rouen avant de continuer sa tournée en janvier à Limoges et en février au Grand Théâtre de Luxembourg.
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